En Malaisie, les chasseurs de miel de l'extrême

Par AFP | Publié le 13 mars 2018 à 17h20 | Vu 122 fois
En Malaisie, les chasseurs de miel de l'extrême
"Ce miel est riche en éléments nutritifs. On peut s'en servir comme un médicament, contre la toux par exemple" - © AFP

Par une nuit sans lune dans les profondeurs de la jungle en Malaisie, deux hommes perchés en haut d'un arbre agitent une torche brûlante pour tenter d'éloigner des milliers d'abeilles de leur essaim, afin de ramasser le précieux nectar, à leurs risques et périls.

Ces chasseurs de miel font partie d'un groupe de villageois qui, chaque année, se rendent en expédition dans des lieux isolés de la forêt tropicale à la recherche de la production des abeilles sur des Tualang, une variété d'arbres géants dans la canopée.

"Ce miel est riche en éléments nutritifs. On peut s'en servir comme un médicament, contre la toux par exemple", raconte à l'AFP Abdul Samad Ahmad, 60 ans, qui participe depuis plus de 20 ans à ces aventures risquées.

A l'instar du miel de Manuka en Nouvelle-Zélande, également prisé pour ses propriétés médicinales, le miel malaisien de Tualang se vend cher, environ 150 ringgit (30 euros) le kilo, une fortune pour des villageois pauvres dans ce pays d'Asie du Sud-Est.

Mais cette pratique ancienne de récolte de miel est menacée à la fois par la déforestation et la diminution drastique du nombre d'abeilles, ainsi que le manque d'intérêt parmi les jeunes générations.

Pour ces chasseurs de miel, rien de tel que de grimper au sommet d'arbres mesurant jusqu'à 75 mètres de haut et de recueillir ce miel unique produit par des abeilles se nourrissant des fleurs exotiques de la jungle.

La saison de collecte s'étend de février à avril dans la forêt d'Ula Muda (nord), quand des colonies d'abeilles arrivent d'autres régions d'Asie pour construire des ruches naturelles sur des branches de Tualang.

- Piqûres multiples -

Lors d'une récente expédition, Abdul Samad Ahmad et six autres chasseurs de miel se sont enfoncés dans la forêt tropicale avant de traverser un lac à bord de deux petits bateaux pour atteindre un Tualang sur lequel ils ont déjà récolté du miel au moins 15 fois en vingt ans.

Dans la journée, ils ont cloué des bâtons en forme d'escalier sur le tronc pour escalader l'arbre. Puis assemblé des racines pour créer une torche brûlante.

Quand la nuit arrive, ils enfilent plusieurs paires de chaussettes et tee-shirts, ainsi que d'épaisses vestes pour se protéger des insectes, avant de grimper sur un arbre géant. Equipés d'une lampe frontale pour s'éclairer dans l'obscurité totale, ils escaladent l'arbre et tapent avec leur torche brûlante contre le tronc peu avant d'atteindre l'essaim. Soudain, des milliers d'abeilles s'envolent, attirées par la lumière des étincelles qui tombent vers le sol, offrant aux chasseurs un rare moment pour couper des morceaux d'alvéoles contenant le miel et remplir leur seau.

Ils vont d'arbre en arbre pour récolter le plus de nectar possible et se font piquer de nombreuses fois mais continuent imperturbablement de collecter le miel. Le travail dure toute la nuit. A l'aube, ils reviennent avec 43 kilos de miel et des douleurs de piqûres auxquelles ils se disent habitués.

"Si vous vous trouvez au mauvais endroit au mauvais moment, les abeilles vous piquent jusqu'à ce que votre corps soit enflé", raconte l'un des chasseurs, Zaini Abdul Hamid. Potentiellement mortel? Ni lui ni ses amis n'ont connaissance de décès liés à cette collecte du miel, dit-il.

- Déforestation -

Cette pratique ancienne et dangereuse n'intéresse plus les jeunes générations dans les villages: aucun de ceux qui ont participé aux récentes expéditions n'a moins de 45 ans, et certains ont même la soixantaine.

Les plus jeunes "préfèrent jouer avec leurs gadgets. Nous leur demandons de venir, mais ça ne les intéresse pas", raconte un chasseur de miel, Mohamad Khairi Mohamad Arshad, 50 ans.

La production de miel est de toute façon "menacée par l'abattage d'arbres et la réduction des forêts" pour faire de la place à des plantations et des habitations, relève Makhdzir Mardan, un spécialiste des abeilles à l'Université Putra Malaysia.

Le nombre d'abeilles dans la forêt d'Ulu Muda a diminué ces dernières années. M. Mardan raconte avoir compté 128 ruches naturelles sur un seul arbre lors d'une expédition dans cette forêt en 1983 et n'en compter aujourd'hui que 40 au maximum.

Des experts tirent depuis longtemps la sonnette d'alarme sur le déclin des colonies d'abeilles à travers le monde, surtout en raison des pesticides qui déciment les populations de pollinisateurs.

Enfoncés dans la jungle, M. Arshad et ses amis chasseurs de miel se désolent, il y a beaucoup moins de fleurs qu'auparavant. "Les endroits où les abeilles cherchent de la nourriture disparaissent", constate M. Arshad, 50 ans. "S'il n'y a plus assez de fleurs, les abeilles ne viendront plus".

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