L’abandon, une seconde mort

Par Cécile Alibert | Publié le 03 novembre 2018 à 07h00 | Vu 169 fois
L’abandon, une seconde mort
Parce que rien n’est trop beau pour ses parents, Désiré est allé jusqu’à repeindre le mur situé derrière le tombeau familial. - © Cécile Alibert

Si la Toussaint est un moment propice pour honorer les défunts, certaines tombes ne reçoivent plus aucune visite. La mairie se lance alors dans une longue procédure de reprise afin de libérer la place. Plongée dans le cimetière de Saint-Marcellin où, à côté des chrysanthèmes, fleurissent les panneaux « concession en état d’abandon ».

« Prière de refermer après votre passage. » À l’entrée du cimetière, la consigne est clairement affichée sur le portail gris. Gris comme la couleur des tombes et du ciel ce jour-là. Pas un chat dans l’allée des hêtres. À quelques jours de la Toussaint, les morts reposent en paix. Quand ils ne sont pas tout simplement abandonnés… Au milieu des pots de fleurs retournés, du lierre envahissant ou d’une vieille plaque qui n’évoque plus aucun « souvenir », un panneau attire l’attention : « Concession en état d’abandon qui fait l’objet d’une procédure de reprise ». Un peu plus loin, un autre écriteau invite le titulaire d’une concession arrivée à échéance à s’adresser à la mairie. Il faut dire que c’est la période propice pour interpeller les familles. D’après Jocelyne Roux-Bernard, la Toussaint reste le moment phare de l’année, « même si ce n’est plus ce que c’était ». Cogérante de la marbrerie Vitaloni, cette experte en la matière est aux premières loges, avenue du Vercors. « Ce n’est pas le cimetière qui se perd, ce sont les coutumes », note-t-elle. « Née dans un magasin funéraire », elle se souvient d’un temps où les vivants honoraient les morts à chaque fête. « À la Toussaint,les familles entières venaient, les gens étaient endimanchés. » Aujourd’hui, le cimetière a beau être encore un « lieu de recueillement », notamment dans le monde rural, les gens ne comprennent réellement son « utilité » qu’une fois survenu le décès d’un proche.

« Le laisser-aller, ce n’est pas respecter »


Les minutes s’égrènent, une dame passe à vélo. Le cimetière s’anime quelque peu. Au détour d’une allée, Lydie se promène dans un lieu qu’elle connaît comme sa poche. Sa partie préférée?? Le « vieux cimetière », chargé d’histoire, parsemé d’inscriptions qui permettent d’imaginer la vie du défunt. Cette Saint-Marcellinoise d’adoption s’attarde sur quelques curiosités : la sépulture du premier directeur du Perron, les pieds de menthe qui embaument les tombes musulmanes, le jardin enfantin ornant la sépulture d’une petite de dix ans. Lydie prend plaisir à inspecter les noms, s’amuse de certaines tombes surchargées, s’émeut devant le décès prématuré d’un fils. Arpenter les allées, « c’est mieux que le cinéma ou le théâtre?! ». Ici, on vient saluer des connaissances : une collègue, un voisin, une ancienne dentiste, tous ces « gens qui ont fait partie de notre vie ». Confrontée au décès de son oncle à cinq ans, Lydie parle de la mort sans difficulté. « La mienne ne m’inquiète pas, c’est plutôt celle des autres. » « Pas pratiquante », elle insiste sur « le respect du sacré » et regrette l’abandon de certaines tombes, « soit parce que la famille s’arrête ou que les gens partent et ne reviennent pas forcément ». Ou pire, l’incivilité, symbolisée par des panneaux rappelant que le lieu ne doit pas être confondu avec un urinoir…

Et ce n’est pas Désiré qui la contredira. Lui fait partie des bons élèves, en effectuant deux à trois fois par an le trajet depuis Cannes pour entretenir le tombeau familial. En homme « méticuleux », ce fils Colin a investi pour offrir le meilleur à ses parents et son frère : gravier en marbre blanc, plantes multicolores, mur arrière repeint. « Le laisser-aller, ce n’est pas respecter ses parents. Ce sont eux qui m’ont mis au monde », rappelle ce Saint-Marcellinois d’origine. Pour sa « chérie », il n’a pas hésité à faire construire un véritable caveau, surmonté d’une palme d’or, dans le cimetière de Saint-Laurent-en-Royans. Chaque visite est l’occasion de vérifier l’état général, passer un coup de balai, acheter des fleurs. Et déjà, Désiré songe aux prochains aménagements… Car si pour certains, nul besoin de nettoyer après la mort, pour d’autres, l’entretien du souvenir se doit d’être éternel.

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